08.02.2009
Si je me souviens.
Si je me souviens? Putain, et comment, ô combien. C'est que je suis pas tellement le genre à sortir les poubelles. Plutôt le genre à m'en faire des valises, et des caisses. Plutôt le genre escargot, je laisse rien derrière, au plus une traînée de morve, mais tout le reste c'est sur mon dos. Je suis lourd. C'est marrant comme les meilleurs souvenirs, sans doute une question de densité, ont cette foutue tendance à glisser bien au fond des sacs. Au dessus, le fatras, le foutre, et au final je suis un bordel ambulant. Une partouze mémorielle, une orgie de reviviscences.
Si je me souviens... Mais de tout, et même du reste. Surtout du reste, peut-être. Je veux dire: je vais jusqu'à me souvenir le plus nettement de ce que j'ai pu que supposer, et je l'ajoute au souvenir de ce que j'ai pas vécu parce que j'étais occupé à me souvenir de ce qui risquait d'arriver, "si je". Si je veux faire une chronologie, ça se complique. C'est plein de lignes parallèles, y a pas trop de ponts, je suis le roi de la découture. Je pourrais quadriller l'univers entier sans jamais frôler l'essentiel. J'ai pas de sens, au fond, je suis plutôt vain. Tire un fil, t'as aucune chance que ça se délie, ce sera qu'un fil de perdu. Je suis un mauvais fil. Je passe pas dans les boucles, et je tiens à rien. J'ai juste des nerfs en pelote et je m'en fais des guirlandes.
Si je me souviens, c'est de tout, mais du coup, je sais plus mettre les surbrillances. Je peux pas souligner les moments clés, parce que je discrimine pas. J'ai tout gardé. A quel moment est-ce que les choses partent en couille, ou pas? J'en sais rien, c'était mal barré au départ, non? Au premier cri, voire à la fatidique secousse orgasmique paternelle. Non? Faudrait que je retrouve les décisions, de loin en loin, c'est quand la dernière fois que j'ai vraiment déconné? C'est pas si loin ma dernière défroque, et si je m'applique je peux encore sentir mes sueurs inquiètes sur mes peaux mortes. J'ai dû trop en dire, je devrais la fermer, quand ça sert à rien. Ça soulage pas, ça élague pas, je ravale mes reflux, et je m'alourdis de l'écho de mes paroles. Hop, direct au panier.
Si je me souviens d'un truc, c'est de la parano. Et la fascination pour ce qu'on devine, qu'on sait vrai mais dont on scrute chaque indice comme pour se rappeler combien ça fait mal, à chaque fois. Je la remets bien, cette parano. Y avait le bourdonnement des tempes, la compression cérébrale, la constriction thoracique. Y avait les convulsions, les hoquets, ce poing qui voudrait traverser la vitre, et les yeux, leur brûlure, leurs injections sanguines. Je pourrais la toucher cette parano, elle est dense comme une excroissance osseuse. La caresser, la faire reluire, "touchez ma bosse", elle est tout ce qui brille encore. Elle est ce que j'ai de plus solide, elle est la seule vérité. Je la déteste. Je la déteste de s'être substituée à moi, de s'être insinuée partout, les meilleurs souvenirs y sont, dedans, enfermés, frappés du sceau définitif, "Révolu." en lettres capitales, avec un point final.
Je me souviens des petites notes que je me faisais, ces petits pense-bête. Je voulais écrire, c'était le temps où la douleur me faisait bander, le glamour du mec qui crève la gueule ouverte mais qui le dit tellement bien. Alors oui, les petits pense-bête. "Faire le deuil de l'élasticité de l'âme: je ne suis pas lui, déjà plus tout à fait moi". C'était mignon. Ça allait pas si mal, au final, si je compare. Je croyais pas me lasser de tout ça. Je croyais que la mélancolie c'était ce truc doux qui ronronne, félin, apaisant. Je pensais pas un jour en choper l'allergie, la gerbe face à la complaisance, l'envie de botter le cul du monde entier. C'est pas un vrai choix d'être pas bien, ou bien ça devrait pas être dans les alternatives, c'est juste pas possible d'en faire l'apologie, les poses alanguies, les yeux songeurs, cheveux au vent, le romantisme du mec qui se bousille satisfait d'être comme ça soutenu par mille regards envieux. Ou même cent, dix, deux, son reflet dans le miroir, n'importe quoi. C'est de la merde.
Je me souviens des regards, et de la gare. Cette traversée floue, les yeux plein de flotte, et les gens qui scrutaient, interloqués, mes joues inondées. Enfin j'imagine. C'était peut-être du déjà vu, c'est pas si incongru, des larmes de quai bondé. J'ai souvent eu cette sensation d'attendre un train qui ne viendrait pas, mais je me souviens quand même avoir senti celui-là partir. Comme si fixé à l'extrémité de mes tripes il les avait déroulées jusqu'à me vider complètement. Me laissant là ouvert, vulnérable, un genou à terre, mais vivant. Je contemple les lambeaux, je m'habille pour l'hivers, et si je palpe un peu je crois que je vis encore. Comme quoi...
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12:03 Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : lou, reed, velvet, underground
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15:02 Publié dans Ma Musique | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : white stripes folk friends



